Prologue de l'histoire " Le Secret de la Petite Maison dans la Forêt"

Bien avant que les hommes ne bâtissent des royaumes, avant même que les premières couronnes ne soient forgées, deux mondes existaient côte à côte.

Le premier était celui des humains.

Le second demeurait caché derrière les voiles de la magie, inaccessible aux regards ordinaires.

Dans ce monde secret vivaient des créatures extraordinaires : des licornes aux crinières éclatantes, des êtres capables de parler aux étoiles et des gardiens chargés de protéger l'équilibre entre les deux univers.

Pendant des siècles, la paix régna.

Mais dans les profondeurs des ténèbres naquit une force maléfique.

Son nom était Zafira.

Animée par la haine et la soif de pouvoir, elle rêvait de soumettre tous les royaumes à sa volonté. Peu à peu, son influence s'étendit comme une ombre sur le monde. Les cœurs les plus faibles cédaient à ses murmures. Les rois devenaient cruels. Les peuples vivaient dans la peur.

Pour empêcher la destruction des deux mondes, les anciennes licornes confièrent une partie de leur pouvoir à une enfant humaine destinée à jouer un rôle dans l'avenir.

Une enfant dont le destin n'était pas encore écrit.

Une enfant qui porterait en elle la lumière capable de vaincre les ténèbres.

Cette enfant s'appelait Banna.

Cependant, le chemin qui mène à la destinée est rarement simple.

Car avant de découvrir la vérité sur ses origines, avant de connaître le secret de ses cheveux aux couleurs de l'arc-en-ciel, avant même de rencontrer les licornes, Banna allait connaître la solitude, le doute et la douleur.

Au cœur d'une forêt redoutée de tous, une grotte mystérieuse attendait depuis longtemps son arrivée.

Les habitants l'appelaient la Forêt Maudite.

Ils ignoraient que derrière ses arbres gigantesques se cachait le plus grand secret de leur monde.

Et tandis que les saisons passaient, une ancienne prophétie approchait lentement de son accomplissement.

 

La disparition de deux personnes allait tout déclencher.

Une famille allait être brisée.

Un prince allait tomber amoureux d'une inconnue.

Un roi allait sombrer dans les ténèbres.

Et une jeune fille aux cheveux multicolores découvrirait qu'elle était la clé du destin de deux mondes.

L'histoire commence un hiver, quelques jours avant Noël.

Le jour où Bloris et Landie pénétrèrent dans la Forêt Maudite...

Chapitre 1 — La disparition de Bloris et Landie

 

Il existait autrefois, perdu entre les montagnes au cœur de la France, un petit village que le reste du monde semblait avoir oublié. C'était une époque lointaine, où les créatures de l'ombre n'appartenaient pas aux contes, où les rois régnaient d'une main de fer sur chaque âme de leur royaume, et où la forêt — la vraie forêt — recelait des mystères que nul homme sensé n'aurait cherché à percer.

À l'orée de cette forêt que les villageois appelaient la forêt maudite se dressait une petite maison de pierre, humble et chaleureuse, nichée entre les arbres comme un secret bien gardé. Une rivière murmurait non loin, et les rayons de soleil, quand ils parvenaient à se faufiler entre les hautes frondaisons, semblaient hésiter avant de toucher le sol — comme s'ils eux aussi redoutaient cet endroit.

C'est là que vivait Banna.

À dix-neuf ans, elle était d'une beauté qui troublait ceux qui la croisaient pour la première fois — non pas la beauté froide des portraits de cour, mais quelque chose de vivant, de lumineux, impossible à ignorer. Sa gentillesse était aussi naturelle que sa grâce, et tout le monde l'aimait au village. Mais c'était ses cheveux qui arrêtaient les regards : de longs cheveux multicolores, semblables à un arc-en-ciel figé dans la soie, qui lui descendaient jusqu'aux cuisses. Personne ne pouvait en expliquer la nature. Ils brillaient à la lumière comme si une magie y dormait, tranquille et secrète. Et c'était bien le cas.

Ce don, Banna l'avait reçu d'une créature mystérieuse quand elle n'était encore qu'une toute petite enfant. Elle avait souffert avant d'atteindre l'âge adulte — de ces souffrances silencieuses que les enfants portent sans toujours comprendre pourquoi. Mais elle n'était pas seule. Elle vivait avec Janette, sa grand-mère, une femme dont le visage portait les sillons d'une vie difficile, mais dont le cœur débordait d'une tendresse inépuisable.

Janette était la mère du père de Banna. Elle était venue s'installer chez son fils après la mort de son mari, James, un homme passionné d'équitation, emporté un soir d'orage par une chute de cheval alors qu'il galopait sous les éclairs. Depuis lors, elle avait appris à porter ses deuils debout.

Et au fond de cette forêt qui entourait leur maison, à une distance que personne ne mesurait jamais de trop près, s'ouvrait une grotte. Vaste, sombre, suintante d'humidité et d'un silence épais comme de la pierre. Les anciens racontaient qu'un monstre y vivait — une créature aux dents larges comme des lames de scie, aux oreilles démesurées comme celles d'un loup-garou. Nul ne l'avait jamais vu. Mais des gens avaient disparu, en nombre, sans laisser la moindre trace. Et depuis lors, plus personne ne s'aventurait dans cette partie de la forêt. On préférait faire un long détour plutôt que de risquer de croiser son chemin.

C'était un mardi de décembre, une semaine avant Noël.

La neige tombait depuis l'aube sans s'arrêter, étouffant les bruits du monde sous une couverture blanche et silencieuse. Il faisait un froid mordant, celui qui s'installe dans les os et n'en repart plus. Dans la petite maison, le feu de la cheminée dévorait le bois plus vite qu'à l'ordinaire.

Bloris, le père de Banna, était un homme brun de taille moyenne, robuste, au corps taillé par des années de travail manuel. Il portait toujours un bracelet de cuir à son poignet gauche — un souvenir qu'il ne retirait jamais. Landie, sa femme, était une femme exceptionnelle, douce jusqu'au bout des doigts, avec une voix si pure que les oiseaux venaient parfois se poser à sa fenêtre de cuisine rien que pour l'écouter chanter.

En fin d'après-midi, ils décidèrent de partir ramasser du bois et de rapporter un sapin pour les fêtes. Banna dormait encore de sa sieste. Janette préparait le dîner — un civet de lièvre que Bloris avait pris au piège la veille.

Arrivés à la lisière de la forêt, pas très loin de la grotte, Bloris se tourna vers sa femme :

— Ce serait mieux d'aller du côté de la grotte. Il y aura sûrement plus de bois ramassé par le vent, et je n'aurai pas besoin de couper. En plus, il se fait tard et le froid empire.

Un vent glacial se mit à siffler entre les arbres. Landie hésita un instant, puis hocha la tête en signe d'accord. Bloris crut lire de la peur dans ses yeux et lui sourit doucement pour la rassurer.

Il ne savait pas — et Janette non plus — que Landie ne craignait pas du tout cette grotte. Elle cachait un secret que personne ne connaissait encore. Sa prétendue hésitation n'était qu'un masque soigneusement entretenu depuis des années.

Le soleil se coucha. Bloris et Landie ne rentrèrent pas.

Janette commença par regarder par la fenêtre toutes les dix minutes. Puis toutes les cinq. La forêt était noire et hostile, et les bêtes affamées rôdaient dès que tombait la nuit. Elle ne pouvait pas partir à leur recherche — pas avec Banna trop petite pour courir vite, et pas par ce froid qui gelait jusqu'aux hurlements des loups.

Elle pleurait en silence pour ne pas réveiller la petite, essuyant ses larmes d'un revers de main dès qu'elles débordaient. Elle se répétait que Bloris connaissait cette forêt mieux que quiconque, qu'il avait trouvé un abri, qu'il rentrerait avant l'aube.

Elle s'installa près de la cheminée avec une tasse de café et un drap de laine tricoté de ses mains, et attendit.

À son réveil, Banna avait demandé sa mère. Janette avait souri :

— Ils sont partis nous chercher un beau sapin pour que tu puisses le décorer. Ils ne vont pas tarder à rentrer.

Le soir, pour distraire la petite dont les larmes menaçaient de déborder, Janette lui avait raconté des histoires jusqu'à ce que Banna s'endorme d'épuisement, les joues encore humides.

Janette, elle, veilla toute la nuit. Chaque bruit contre la vitre — une branche que le vent projetait, le grondement sourd de la forêt — la faisait bondir vers la porte. Mais il n'y avait personne.

À l'aube, la lumière du soleil levant la réveilla sur sa chaise. Son café était froid. Dehors, le vent avait semé des feuilles et des branches brisées. Il n'y avait aucune trace de Bloris ni de Landie.

Elle réveilla Banna doucement, la serra contre elle, puis lui annonça qu'elles iraient au village acheter des confiseries — un prétexte pour dissimuler son vrai but : demander de l'aide.

Elles traversèrent la forêt ensemble, Janette scrutant chaque recoin entre les arbres. Au village, elle se rendit directement chez Jack, le meilleur ami de Bloris. Jack habitait en face de l'église avec sa femme Josette et son fils Kévin, un garçon de douze ans aux cheveux blonds comme le blé, qui savait déjà manier un fusil avec adresse.

Janette raconta tout. Jack écouta sans l'interrompre, le visage de plus en plus grave. Il alla demander des volontaires parmi les villageois — mais la seule évocation de la grotte suffit à les faire reculer. Contraint, il revint et décida d'y aller avec son fils.

— Dans quelle direction sont-ils partis ? demanda-t-il à Janette. — Vers la montagne. La route du côté de la montagne. — Bien. Rentrez chez vous et attendez-moi. Soyez prudentes.

Dans la forêt, le silence était total. Les deux hommes avancèrent jusqu'aux abords de la grotte. Jack se demandait : Et si Bloris et Landie s'y étaient réfugiés pour la nuit ? Alors pourquoi n'étaient-ils pas rentrés ?

Ils s'approchèrent prudemment. Soudain, un bruit formidable — semblable à un coup de tonnerre — éclata depuis l'intérieur, si puissant et si inhumain qu'il leur glaça le sang instantanément. Jack attrapa le bras de son fils.

— Cours.

Ils coururent sans se retourner.

De retour chez Janette, les deux hommes étaient pâles comme des linceuls. Janette comprit en les voyant. Jack s'assit, prit une grande inspiration, et raconta leur expédition sans omettre le bruit terrible qui les avait chassés.

Janette essuya ses larmes et redressa le menton.

— Désormais, c'est à moi de m'occuper de Banna. Si mon fils et ma belle-fille sont encore en vie, ils reviendront — Bloris connaît cette forêt. Mais en attendant, j'ai une petite-fille à élever. Je vous remercie du fond du cœur, tous les deux.

— Si tu as besoin de quoi que ce soit, n'hésite pas, dit Jack en se levant. J'enverrai du bois avec Kévin, et je reviendrai demain pour en couper.

— Merci encore.

La porte se referma. Elles se retrouvèrent seules toutes les deux dans le silence de la petite maison. Mais pas sans espoir.

Chapitre 2 — L'entrée de l'école

Les semaines qui suivirent la disparition furent dures. Le bois manquait, les économies fondaient, et Janette refusait d'abuser de la générosité de Jack. Il fallait trouver une autre voie.

Un matin, en rangeant pour la première fois la chambre de Bloris et Landie depuis leur disparition — geste qu'elle avait repoussé autant qu'elle avait pu —, Janette découvrit une bourse cachée sous une latte de plancher. Une somme non négligeable : les économies du couple.

Elle resta longtemps assise sur le bord du lit, la bourse entre les mains, les yeux fermés. Puis elle se leva avec la certitude d'une décision prise.

Le lendemain, elle demanda à Jack de l'aider à acheter un cheval et une charrette. Il les lui trouva sans délai. Dès lors, chaque matin, Janette attelait Béri — c'est le nom que Banna donnerait bientôt au cheval — et partait dans la forêt ramasser du bois qu'elle revenait ensuite vendre de porte en porte dans le village. Les habitants étaient ravis de ne plus avoir à se déplacer. Certains la payaient en monnaie, d'autres en pain, en œufs ou en légumes. Elle acceptait tout.

La vie reprit un rythme, fragile mais réel.

Un soir, en rentrant d'une promenade dans les bois, Janette et Banna entendirent un bruissement dans les buissons. Janette s'approcha prudemment et découvrit un chiot tremblant, abandonné là. Un petit berger allemand aux yeux dorés. Il vit Banna et courut vers elle en agitant sa minuscule queue avec une frénésie désarmante. Banna éclata de rire — un rire franc et enfantin que Janette n'avait pas entendu depuis longtemps. Le sourire qui se figea sur le visage de la vieille femme ne la quitta plus de toute la soirée.

Elles l'adoptèrent sur-le-champ. Banna l'appela Lary.

Ce soir-là, c'était son sixième anniversaire. Janette avait préparé un gâteau aux fruits — elle était une excellente cuisinière, et les gens du village faisaient parfois appel à elle pour leurs repas de fête. Après avoir soufflé sa bougie, Banna reçut de sa grand-mère un collier délicat qui avait appartenu à Landie. Elle le passa autour de son cou sans savoir à qui il avait appartenu et le caressa du bout des doigts.

Le lendemain matin, Banna se réveilla avant l'aube, les yeux grands ouverts.

C'était la rentrée des classes.

Elle ne trouva pas Janette à la maison — sa grand-mère était déjà partie avec Béri ramasser du bois. Sur la table, un bol de lait couvert d'une serviette propre, et une tartine beurrée avec de la confiture. Janette avait tout préparé avant de partir.

Banna mangea en regardant par la fenêtre le matin qui se levait sur la forêt. Puis elle entendit Béri hennir dans la cour et bondit de sa chaise.

— Grand-mère !

Elle courut jusqu'à la porte et s'élança vers la vieille femme qui descendait de la charrette, les bras grands ouverts.

— Oh, ma chérie ! Tu as bien dormi ? — Oui ! On y va maintenant ? — Allez, rentre vite te préparer. On ne va pas être en retard le premier jour !

 

Janette avait tout cousu de ses mains : le cartable, taillé dans de vieux vêtements soigneusement récupérés, et la robe en dentelle confectionnée à partir des robes de Landie. Elle avait également acheté de beaux souliers noirs à la boutique du village, et Jack avait fourni l'ardoise et les craies sans qu'on le lui demande.

Sur le chemin, assises côte à côte sur la charrette, Banna demanda :

— Grand-mère, comment était ton école ? — Je n'ai jamais été à l'école, ma chérie. — Pourquoi ?

Janette sourit, les yeux sur la route entre les arbres.

— Parce qu'elle était trop loin de chez nous, et mes parents n'avaient pas les moyens. Dès mon plus jeune âge, j'aidais aux champs. J'étais l'aînée — j'avais aussi trois frères et deux sœurs à surveiller. Mais tu sais quoi ? Je n'étais pas malheureuse pour autant. Mes parents m'aimaient beaucoup.

Janette continua à raconter son enfance jusqu'à ce qu'elles aperçoivent le clocher du village. Devant l'école, tous les villageois étaient rassemblés avec leurs enfants. Jack, Josette et Kévin étaient là eux aussi. Janette les salua chaleureusement, prit Banna par la main, et s'avança vers l'entrée.

Amélia, la maîtresse, ouvrit la porte et accueillit parents et enfants avec un sourire bienveillant. Il n'y avait qu'une seule salle de classe à quatre rangées de pupitres, pour tous les niveaux confondus — c'était ainsi à cette époque. Après un bref discours de bienvenue, les parents quittèrent la salle et laissèrent leurs enfants entre les mains de leur professeur.

Janette remonta sur la charrette et continua sa tournée de porte en porte. Chaque soir, elle revenait attendre Banna à la sortie de l'école. Ce rituel dura neuf ans, jusqu'aux quinze ans de la jeune fille.

Les gens du village ne pouvaient s'empêcher de regarder les cheveux de Banna. Ils interrogeaient Janette, qui répondait toujours la même chose : elle était née ainsi. Les enfants de la classe se moquaient d'elle et la surnommaient parfois « la sorcière ». Banna pleurait, mais Kévin la défendait à chaque fois. Il l'aimait profondément. Parfois, c'est lui qui la raccompagnait chez elle quand Janette avait du retard, et il venait souvent les aider — arroser les plantes, couper du bois, réviser les devoirs. Banna, elle, était toujours première de sa classe.

Chapitre 3 — Les rêves de Banna

À quatorze ans et demi, Banna commença à faire des rêves étranges, presque chaque nuit. Elle se voyait debout devant la grotte, et une lumière multicolore en éclairait l'entrée, douce et pulsante, comme un battement de cœur.

Elle n'en parla pas à Janette. Sa grand-mère avait mauvaise mine depuis plusieurs semaines — le teint pâle, les gestes lents, les yeux cernés. Un matin, Banna n'y tint plus :

— Grand-mère, tu vas bien ? — Oui, ma chérie. Pourquoi me demandes-tu ça ? — Tu as l'air épuisée. — Ne t'inquiète pas. C'est seulement que je n'ai pas assez dormi. Allez, prends ton petit-déjeuner, nous allons être en retard.

Banna n'insista pas pour ne pas la contrarier.

Depuis deux ans, elle accompagnait Janette dans la forêt avant l'école pour ramasser du bois. Un matin, tandis qu'elles travaillaient côte à côte, Janette porta soudain la main à sa tête. Ses jambes cédèrent sous elle et elle s'effondra sur le sol, inconsciente.

— Grand-mère !

Banna se précipita vers elle et tenta de la relever, mais Janette était trop lourde pour ses seuls bras. Elle ordonna à Lary de rester auprès d'elle, bondit sur la charrette avec Béri et galopa jusqu'chez Jack.

En quelques minutes, Jack et Kévin étaient sur place. Ensemble, ils soulevèrent délicatement Janette et la reconduit à la maison, où ils l'installèrent dans son lit. Jack repartit aussitôt chercher le médecin.

Le Docteur Zakari — le seul médecin des environs — arriva rapidement. Il fit respirer à Janette un produit acre qui la réveilla en sursaut. Après l'avoir examinée avec soin, il lui prescrit des médicaments à prendre trois fois par jour et lui ordonna de se reposer, sans aucun effort physique. Il se tourna ensuite vers Banna :

— Ne t'en fais pas, elle va s'en remettre. Mais elle doit absolument arrêter de travailler, sinon son état empirera.

Banna hocha la tête en silence. Elle avait compris. Comme Janette l'avait fait pour elle après la disparition de ses parents, c'était désormais à elle de prendre soin de sa grand-mère. Elle arrêta l'école sans hésiter.

Jack lui promit son aide et son soutien. Kévin, lui, la consola doucement — et dans son regard, Banna lut quelque chose qu'il ne disait pas encore avec des mots. Elle comprit qu'il l'aimait.

Les nuits qui suivirent, les rêves revinrent. Cette fois, la lumière à l'entrée de la grotte était tricolore — rouge, blanche, bleue — et elle semblait appeler Banna, l'inviter à franchir le seuil. Elle se réveillait en sueur, le cœur battant, sans pouvoir se rendormir.

Ce n'était pas la peur qui la troublait. C'était le sens de ces visions qu'elle n'arrivait pas à saisir.

Une nuit, après avoir longuement réfléchi, elle prit une décision : après sa tournée de vente du lendemain, elle irait voir le vieux curé à l'église.

— Pourquoi me poses-tu une telle question ? lui demanda-t-il, surpris, quand elle l'interrogea sur la grotte. — Comme ça. Par curiosité, répondit-elle en haussant les épaules. — Moi non plus, je ne sais pas vraiment. Avant, les gens allaient sans crainte dans cette forêt. Puis des personnes ont commencé à disparaître, sans laisser de trace. Depuis, tout le monde évite cet endroit. Je te conseille d'en faire autant, ma fille.

Banna le remercia et s'en alla, déçue. Le curé ne lui avait rien appris qu'elle ne savait déjà. Mais une conviction grandissait en elle : il existait une autre vérité, quelque part. Et elle la trouverait.

Chapitre 4 — La fuite

Le royaume dans lequel se trouvait le village de Banna était gouverné par le roi Wildon. Autrefois bienveillant, il s'était réveillé un matin en étant devenu une tout autre personne — colérique, cruel, imprévisible. Il accablait de reproches sa femme, la reine Clémence, son fils le prince Wilfrild, et tout le personnel du château, non par manque de respect de leur part, mais par pur plaisir de les faire souffrir.

Clémence était son exact opposé : douce, délicate, charmante. Elle désapprouvait profondément la façon dont son mari gouvernait, tout comme Wilfrild. Le prince détestait les injustices de son père. Parce que le peuple craignait le roi, il craignait aussi la reine et le prince, les confondant dans une même méfiance.

Un jour, après une violente dispute avec son père, Wilfrild sauta sur son cheval et sortit du château accompagné de quatre gardes, sans savoir où il allait. Sans y penser, il prit la direction de la forêt. Les gardes le suivirent, trop intimidés pour lui rappeler l'interdiction formelle — depuis sa naissance, le roi et la reine lui avaient défendu de s'y aventurer.

C'était une belle journée de printemps. Banna avait décidé de se reposer un peu ce jour-là. Depuis que Janette ne pouvait plus travailler, elle avait pris la relève. Elle était devenue une belle jeune femme, compétente et courageuse, qui savait désormais cuisiner, soigner, vendre et gérer la maison avec la même aisance que sa grand-mère autrefois.

Après avoir pris soin de Janette, elle lui proposa de l'accompagner jusqu'à la rivière.

— Vas-y seule, dit Janette. Emmène Lary avec toi. — Je ne peux pas te laisser seule. Qui va s'occuper de toi ? — Ne t'inquiète pas pour moi, ma chérie. Allez, profites-en.

Banna obéit et s'en alla avec Lary. Assise sur la berge, elle peignait ses longs cheveux colorés en écoutant le chant des oiseaux, les pieds effleurant presque l'eau bleue de la rivière.

Soudain, Lary se redressa d'un bond, les oreilles dressées, le regard fixe. Banna entendit au loin des bruits de sabots. Elle se leva, releva sa robe et se mit à courir vers la maison — mais dans sa précipitation, elle oublia son peigne sur la rive.

— Pourquoi es-tu rentrée si tôt ? demanda Janette. — J'ai entendu des chevaux approcher. J'ai eu peur.

Janette fronça les sourcils. Personne ne s'aventurait dans cette forêt depuis des années.

Arrivé au bord de la rivière, le prince Wilfrild descendit de sa monture et admira le paysage. La rivière brillait d'un bleu éclatant sous les rayons de soleil qui filtraient entre les arbres. En cherchant un caillou pour faire des ricochets, son regard s'arrêta entre deux grosses pierres. Un objet brillait. Il s'en approcha.

C'était un peigne, avec quelques mèches de cheveux arc-en-ciel accrochées entre ses dents. Wilfrild les tint à la lumière, fasciné. L'un de ses gardes murmura qu'il avait entendu parler d'une jeune femme aux cheveux de cette couleur, quelque part dans les environs.

Le prince glissa le peigne dans sa poche et donna l'ordre de garder le silence.

De retour au château, il s'enferma dans sa chambre et s'allongea sur son lit, les mèches colorées entre les doigts. Comment une fille peut-elle avoir de tels cheveux ? Il y a forcément un secret là-derrière. Et je veux le découvrir. Le soir, il refusa de descendre dîner. La reine Clémence vint le voir.

— Es-tu malade, mon fils ? — Non, maman. Je suis simplement fatigué. Je voudrais me reposer.

Toute la nuit, il réfléchit à la manière de retrouver cette mystérieuse jeune fille sans que ses parents ne le sachent. Dès l'aube, avant le réveil du roi, il envoya deux de ses gardes les plus fidèles se renseigner discrètement au village.

Les gardes se rendirent à l'église, où ils trouvèrent le curé en train de ranger. Après un moment d'hésitation, le vieil homme leur indiqua l'endroit où vivait Banna — une maison dans la forêt.

Mais dès leur départ, le curé regretta sa décision. Inquiet, il courut prévenir Jack et Kévin.

Les deux hommes se rendirent aussitôt chez Banna.

— Le prince te cherche. Il va bientôt envoyer ses gardes ici, dit Jack. — Mais comment sait-il seulement que j'existe ? demanda Kévin.

Banna leur raconta sa promenade au bord de la rivière, le peigne oublié sur la rive. Kévin serra les poings.

— Personne ne te fera de mal. Je te le promets.

Jack réfléchit rapidement. Cacher les deux femmes dans le village était trop risqué — les gardes fouilleraient chaque maison. La seule solution était la forêt : un coin caché entre les buissons, là où personne n'irait les chercher.

Janette et Banna préparèrent deux sacs en hâte — vêtements et provisions — et partirent sous le soleil de juillet, laissant Jack et Kévin dans la maison.

Elles marchèrent longtemps. Janette, épuisée, s'affaissa sur un tronc d'arbre. Banna trouva un coin dissimulé entre des buissons épais, étendit un drap sur le sol et aida sa grand-mère à s'y allonger. Elles attendirent en silence.

De son côté, le prince arriva à la maison avec ses gardes et trouva Jack et Kévin qui l'attendaient. En voyant le visage de Wilfrild — sincère, sans malice — Jack comprit que ce prince n'était pas comme son père. Il lui dit la vérité : Banna était partie dans la forêt par peur.

— Elle s'appelle Banna ? dit le prince doucement. — Oui. Et c'est la jeune femme la plus belle et la plus bonne qu'on puisse imaginer. Tous ceux qui la connaissent l'aiment. — J'ai trouvé son peigne au bord de la rivière, et depuis... je ne peux plus penser à autre chose. Il fallait que je la rencontre. Je ne lui veux aucun mal, je vous le jure.

Jack regarda Kévin, puis le prince.

— Alors il faut les retrouver avant la nuit. Prenons Lary — il connaît son odeur.

Jack fit renifler au chien un foulard bleu appartenant à Banna. Lary s'élança. Le groupe le suivit dans la forêt.

Au crépuscule, des hurlements de loups s'élevèrent parmi les arbres. Janette prit la main de Banna.

— On ne peut pas rester ici. Il faut aller dans la grotte.

Banna n'osa pas contredire sa grand-mère. Elles ramassèrent leurs affaires et se dirigèrent vers l'entrée de la caverne. Banna alluma une bougie, prit la main de Janette, et elles s'enfoncèrent toutes les deux dans le noir — l'humidité, l'obscurité profonde, et une odeur étrange, presque parfumée, qui les réconforta sans qu'elles sachent pourquoi.

De leur côté, Lary conduisit le prince, Jack et Kévin jusqu'à l'entrée de la grotte. Les gardes refusèrent d'entrer et remontèrent à cheval vers le château.

Wilfrild proposa d'allumer des branches en guise de torches. Les gardes refusèrent de les suivre et repartirent vers le château. Le prince, Jack et Kévin avancèrent sans eux, Lary en tête, chacun tenant une branche enflammée.

— On ne fait aucun bruit, chuchota Wilfrild.

Ils progressèrent pas à pas dans l'obscurité froide et humide de la grotte. Au loin, ils apercevaient la lueur tremblante de deux bougies.

Au fond de la grotte, Janette et Banna avaient déposé leurs affaires. Banna alluma une seconde bougie et la posa devant sa grand-mère. C'est alors qu'une lumière blanche apparut sur l'un des murs — douce, apaisante, avec l'apparence d'une porte transparente. Elles la fixèrent, stupéfaites.

Banna s'en approcha et tendit la main. Ses doigts la traversèrent sans rencontrer de résistance. Elle les retira lentement, les yeux écarquillés.

Puis elle aperçut au loin les flammes des torches qui se rapprochaient.

— C'est le prince ! Il nous a retrouvées ! Il n'y a pas d'autre issue — il faut traverser cette lumière !

Janette n'hésita pas. Elles ramassèrent leurs affaires, se prirent par la main, et franchirent ensemble la porte de lumière.

Chapitre 5 — Le monde mystérieux

Wilfrild, Jack et Kévin arrivèrent trop tard. Il ne restait que les sacs des deux femmes sur le sol de la grotte. La porte lumineuse brillait toujours sur le mur.

— Serait-ce un passage ? murmura le prince.

Sans attendre de réponse, il prit une grande inspiration et entra dans la lumière. Jack et Kévin le suivirent. Lary bondit derrière eux.

Une force invisible les aspira. Ils traversèrent un long tunnel aveuglant avant d'être projetés de l'autre côté, sur un sol d'une douceur incroyable — comme de la mousse géante, multicolore et vivante. Ils se relevèrent en clignotant des yeux.

Devant eux s'étendait un monde d'une beauté à couper le souffle. Les arbres étaient dorés et argentés, les fleurs brillaient de cent couleurs à la fois, les fruits suspendus aux branches semblaient faits de lumière, et le ciel lui-même était strié de teintes qu'ils n'avaient jamais vues.

Un peu plus loin, Janette et Banna étaient assises sur le dos de deux magnifiques licornes aux crinières arc-en-ciel, qui s'éloignaient d'un pas léger en direction d'un palais étincelant à l'horizon.

— Il faut les suivre ! s'écria Wilfrild.

Ils se mirent à courir.

Pendant ce temps, au château du roi Wildon, les gardes revenaient avec la nouvelle : le prince était entré dans la grotte. La rage du roi fut terrifiante.

— Si jamais il lui arrive malheur, vous serez tous exécutés ! rugit-il.

Dès l'aube, il rassembla son armée et se mit en route vers la grotte. La reine Clémence fut contrainte de rester au château, en larmes, entourée de sa servante. Le roi et son armée traversèrent la porte lumineuse sans même hésiter et débouchèrent dans le monde des licornes.

Janette et Banna, elles, étaient arrivées au palais.

C'était un château immense, orné d'une grande corne dorée au-dessus de son portail principal, qui brillait à des centaines de kilomètres à la ronde. À l'intérieur, des humains vêtus de plumes et des licornes de toutes les couleurs coexistaient dans une harmonie paisible et joyeuse.

Deux femmes les accueillirent à leur descente et les guidèrent jusqu'à une grande salle somptueuse, au fond de laquelle deux licornes majestueuses se tenaient côte à côte. L'une était d'un bleu profond — c'était le mâle, Bucco. L'autre était d'un rose lumineux — c'était la femelle, Bucca.

— Nous vous souhaitons la bienvenue, Janette et Banna ! dirent les licornes d'une voix douce et claire.

Janette ouvrit la bouche, incapable de parler.

— Comment connaissez-vous nos noms ? parvint-elle finalement à articuler.

— Nous vous attendions depuis longtemps, répondit Bucca. Vous vous trouvez dans le monde secret des licornes. Nous savons tout de vous — la disparition de Bloris et Landie, le don que Banna a reçu enfant, et la raison pour laquelle ses cheveux brillent ainsi. Soyez assurées que nous ne vous voulons aucun mal.

Des larmes roulèrent sur les joues de Janette. Banna lui prit la main.

— Votre fils et votre belle-fille sont vivants, annonça Bucco d'une voix solennelle.

Janette porta la main à sa bouche. Un sanglot silencieux la secoua tout entière.

— Mais ils sont prisonniers, continua Bucca avec gravité. Captifs de Zafira, la licorne noire, qui sort tout droit des Enfers. Depuis des années, elle enlève des humains pour en faire ses esclaves. Elle a également jeté un sortilège sur le roi Wildon — c'est pour cette raison qu'il est devenu cruel. Elle possède son corps et lui dicte ses actes.

— Mais alors... tout ce que mon père a fait... ce n'était pas lui ? murmura une voix depuis le seuil.

Wilfrild venait d'entrer, suivi de Jack et Kévin, essoufflés mais indemnes. Le prince vit enfin Banna pour la première fois. Il s'arrêta net. Elle était encore plus belle que tout ce qu'il avait imaginé — ses cheveux multicolores cascadaient sur ses épaules comme un arc-en-ciel vivant, et ses yeux avaient la douceur et la profondeur d'une forêt après la pluie.

Jack alla droit vers Janette.

— Vous allez bien toutes les deux ? — Oui, murmura-t-elle, encore tremblante d'émotion.

Bucco expliqua au prince le plan qu'il avait conçu. Pour entrer dans le royaume de Zafira, gardé par des monstres dévoreurs, il fallait profiter du fait que le roi portait l'odeur du sortilège — les créatures le laisseraient passer. Le groupe ferait semblant d'être ses prisonniers. Une fois à l'intérieur, ils affronteraient la sorcière.

— Mais avec quelle arme ? demanda Wilfrild. — Celle que vous avez déjà parmi vous, répondit Bucca en posant son regard sur Banna. Banna possède le pouvoir de nos ancêtres. Nous lui confions cette corne magique — elle seule peut vaincre Zafira. Mais elle ne devra la sortir qu'au dernier moment, uniquement devant la sorcière. Le roi ne doit rien savoir.

Banna reçut la corne des mains de Bucca et la dissimula soigneusement dans ses affaires. Elle sentit, dès qu'elle la toucha, une chaleur parcourir ses doigts et remonter le long de ses bras — une force qu'elle n'avait jamais ressentie auparavant.

Bucco fit entrer le roi. Wildon apparut, le visage tordu par la fureur.

— Livrez-moi ces gens que je les punisse ! Et conduisez-moi au passage de retour ! — Le seul passage se trouve sous le royaume de Zafira, répondit calmement Bucco. Je suppose que vous la connaissez. — En effet. J'y vais de ce pas.

Bucco fit semblant de lui livrer les prisonniers. Le piège se referma sans que le roi s'en aperçoive.

Chapitre 6 — L'ultime conflit

Ils quittèrent le pays des licornes.

La frontière fut franchie comme on franchit un seuil entre deux mondes radicalement opposés. D'un côté, l'éclat et la vie — de l'autre, la désolation. Le royaume de Zafira était une terre morte, desséchée, sans une seule plante, sans un seul oiseau. La terre était grise et craquelée, le ciel d'un noir d'encre, l'air lui-même semblait chargé d'une malédiction ancienne.

En voyant ce paysage de cendres, les membres du groupe serrèrent les dents. La détermination de chacun s'en trouva renforcée.

Pendant le trajet, Wilfrild se glissa discrètement aux côtés de Banna et lui parla à voix basse. Il voulait la connaître — vraiment. Elle lui répondit d'abord avec réserve, puis peu à peu, elle le trouva sincère, attentif, et d'une douceur qu'elle n'attendait pas d'un prince. Quelque chose de chaud grandit en elle à mesure qu'ils avançaient. Et cette chaleur lui donnait du courage.

Elle serrait la corne magique dissimulée sous ses affaires. Bientôt tout serait fini. Ses parents seraient libres. Les deux mondes seraient en sécurité.

Devant les portes du royaume de Zafira se dressaient des créatures monstrueuses — colossales, affamées, aux dents parfaitement limées et aux yeux rouges comme des braises. Elles s'approchèrent du groupe en grondant. Puis elles reniflèrent le roi et s'immobilisèrent.

— Tu peux passer. Mais les autres... les autres sont pour nous. — Ils sont avec moi, dit Wildon d'une voix froide. Ce sont mes gardes, mon fils et mes prisonniers. Je les emmène pour les châtier moi-même. — Tu devras en parler à Zafira. C'est elle qui décidera.

Les portes s'ouvrirent.

La salle intérieure était immense et glaciale. Sur chaque mur étaient accrochées des cornes arrachées — des dizaines, des centaines, vestiges silencieux de victimes passées. Au fond de la salle, une silhouette se retourna lentement.

Zafira.

Elle était aussi noire que la nuit, aussi brillante que l'obsidienne — une licorne dont la corne pointait vers le ciel comme une lame. Ses yeux, d'un jaune soufré, balayèrent le groupe avec une arrogance souveraine.

— Qu'est-ce qui t'amène ici, Wildon ? — Votre grandeur, j'ai pourchassé ces criminels jusqu'au pays des licornes. Je souhaite les ramener dans mon monde pour les punir comme il se doit. — Les licornes... dit-elle avec un rire strident qui résonna contre les murs de pierre. Bientôt, c'est leur tour. Je vais les détruire un par un — Bucco, Bucca, et tous les autres. Ils seront mes serviteurs, ou ils périront.

Puis elle observa le groupe et changea d'avis.

— Ton fils et tes gardes peuvent partir. Mais les autres restent. Mes bêtes ont faim.

— Jamais ! s'exclama Wilfrild en faisant un pas en avant. Je ne partirai pas sans eux. Et vous n'avez aucun droit sur ces personnes, sorcière !

Il se tourna vers son père.

— Père, réveillez-vous ! Elle vous a ensorcelé. Tout ce que vous avez fait depuis des années — ce n'était pas vous. C'était elle qui vous commandait. Réveillez-vous, je vous en supplie !

Zafira se raidit.

— Ah. Bucco vous a bien préparé. Je vois le piège maintenant. Peu importe — je vous garde tous.

Un silence pesant tomba sur la salle. Personne ne bougea. Tous les regards convergèrent vers Banna.

Wilfrild croisa ses yeux et lui fit un signe imperceptible : Tu as le champ libre. Je suis avec toi.

Banna inspira lentement. Elle pensa à Janette, qui avait sacrifié sa santé pour l'élever. Elle pensa à ses parents, quelque part dans ce château sombre, attendant depuis des années. Elle pensa à Wilfrild, qui avait traversé deux mondes pour elle sans même la connaître.

Elle avança vers Zafira d'un pas ferme et la regarda droit dans les yeux.

— Qui es-tu, toi ? siffla la sorcière. Pourquoi ressembles-tu à une licorne ?

— Mon nom est Banna. Et je suis venue te renvoyer là d'où tu viens.

Elle sortit la corne magique et la pointa vers Zafira.

— En enfer.

La corne s'illumina d'une lumière aveuglante, blanche et multicolore à la fois. Elle fusionna avec la corne de Zafira dans un fracas assourdissant, la brisant en mille éclats de lumière noire. Zafira poussa un cri qui fit trembler les murs, puis s'effondra sur le sol et disparut, aspirée dans une fissure qui se referma aussitôt derrière elle, comme si la terre elle-même ne voulait plus d'elle.

Le silence revint.

Puis le roi Wildon cligna des yeux.

— Où suis-je ? dit-il d'une voix désorientée. Que s'est-il passé ?

Wilfrild s'avança vers son père et lui expliqua tout — le sortilège, les années de manipulation, Zafira, le voyage à travers deux mondes. Le roi écouta sans un mot. Quand son fils eut terminé, des larmes silencieuses coulèrent sur le visage de Wildon. Il pensa à toutes les injustices commises, à toutes les personnes blessées, à sa femme Clémence à qui il avait tant fait de peine.

— Je réparerai tout, dit-il. Je vous le jure.

Autour d'eux, le monde de Zafira se transformait. Les murs de pierre se lézardaient. La terre desséchée s'ouvrait pour laisser passer des pousses vertes. Le ciel noir se teintait de rose et d'or. Les créatures monstrueuses se dissolvaient dans l'air comme de la brume au soleil. Les cornes accrochées aux murs tombèrent une à une en poussière.

Le roi guida le groupe vers les geôles du château, là où les prisonniers étaient retenus depuis des années. Les portes s'ouvrirent les unes après les autres.

Banna cherchait ses parents dans chaque visage — mais elle ne les avait pas vus depuis l'âge de trois ans. Elle ne saurait pas les reconnaître.

Soudain, Janette s'immobilisa. Ses mains portèrent à sa bouche. Ses yeux s'emplirent de larmes.

Devant elle, un couple restait immobile, les bras le long du corps, les yeux brillants de larmes contenues. L'homme portait un bracelet de cuir à son poignet gauche.

Janette tendit les bras vers lui en tremblant.

— Bloris...

L'homme — amaigri, les cheveux grisonnants, le visage marqué par des années de captivité — s'avança vers sa mère en chancelant. La femme à ses côtés regarda Banna. Elle avait les yeux de quelqu'un qui reconnaît quelqu'un sans oser y croire. Ses lèvres tremblèrent.

— Banna ?

Sa voix — douce, un peu voilée par les années — fit l'effet d'une clé qui ouvre une porte depuis longtemps fermée. C'était la voix que les oiseaux venaient écouter autrefois, à la fenêtre de la cuisine.

Landie.

Banna n'eut pas le temps de répondre. Sa mère traversa l'espace qui les séparait et la serra contre elle avec une force que seize années de séparation avaient accumulée. Banna s'y abandonna complètement, les bras autour du cou de cette femme qu'elle ne connaissait pas et qu'elle reconnaissait pourtant de tout son être. Elle sentait contre sa joue les larmes de Landie se mêler aux siennes.

Bloris les rejoignit, et Janette avec lui. La famille forma un cercle silencieux, tremblant, incrédule — quatre personnes qui s'étaient perdues seize ans plus tôt dans une nuit de décembre et qui se retrouvaient au bout du monde, dans un château qui s'effondrait doucement autour d'eux.

Jack détourna le regard, les yeux brillants. Kévin se mordit la lèvre. Même Wilfrild, qui ne les connaissait pas, sentit quelque chose lui serrer la gorge.

Lary aboya joyeusement et tourna en rond autour du groupe en agitant la queue.

Ils sortirent du château.

Le paysage qui les accueillit n'avait plus rien à voir avec la désolation qu'ils avaient traversée à l'aller. Là où la terre était grise et craquelée se dressaient désormais des herbes hautes et vertes. Des fleurs s'ouvraient par centaines sous leurs pas — bleues, dorées, écarlates, blanches — comme si la terre elle-même célébrait sa propre libération. Et au-dessus d'eux, un arc-en-ciel immense et parfait traversait le ciel d'horizon en horizon, si brillant qu'il semblait solide.

Banna leva les yeux vers lui et comprit. Ses cheveux, depuis toujours incompris, moqués, surnommés de toutes sortes de noms — ils étaient cela. Un arc-en-ciel. Un signe. Une promesse que le monde recèle toujours plus de beauté et de lumière que ce que l'on voit au premier regard.

Le chemin du retour les ramena jusqu'au palais de Bucco et Bucca. Les deux licornes les attendaient sur le parvis, rayonnantes.

— Vous avez accompli ce que personne n'avait osé faire, dit Bucca en s'inclinant devant Banna. Tu portais ce pouvoir depuis ta naissance, sans le savoir. Il t'appartenait depuis toujours.

— Pourquoi moi ? demanda Banna doucement.

— Parce que tu as grandi dans la douleur sans jamais devenir amère. Parce que tu as pris soin de ceux que tu aimais sans jamais rien attendre en retour. Ce genre de cœur est rare, Banna. Et c'est de ce genre de cœur que naît la vraie force.

Banna baissa les yeux. Elle pensa à Janette — à toutes ces aubes où sa grand-mère était partie ramasser du bois avant même que le soleil soit levé, à toutes ces nuits où elle avait pleuré en silence pour ne pas l'inquiéter, à toutes ces années de sacrifice silencieux et patient. Si elle avait du courage, c'est Janette qui le lui avait appris, sans jamais prononcer ce mot.

Bucco s'approcha du roi Wildon et posa son regard clair sur lui.

— Le sortilège est brisé. Mais la guérison véritable dépend de toi seul désormais, Wildon. Aucune magie ne peut réparer ce que les actes commis sous l'emprise de Zafira ont brisé dans les cœurs de ton peuple. Seule ta sincérité le pourra.

Le roi hocha la tête en silence. Il n'était plus le même homme qui était entré dans ce monde-là, la fureur aux lèvres et la menace au bout des doigts. Il était vieux, soudain. Vieux et las. Et quelque chose d'humain était revenu dans son regard.

— Je sais ce que j'ai à faire.

Bucca les conduisit jusqu'à l'entrée d'un tunnel qui s'ouvrait sous le palais. Une lumière bleue et douce en éclairait le fond.

— C'est le passage de retour. Il vous ramènera dans votre monde, directement à l'entrée de la grotte.

Les adieux furent brefs mais sincères. Janette serra la tête de Bucca entre ses mains ridées et la regarda dans les yeux.

— Je n'ai pas les mots.

— Tu n'en as pas besoin, répondit doucement la licorne. Va retrouver ta vie, Janette. Tu as assez attendu.

Ils entrèrent dans la lumière bleue l'un après l'autre — Banna et ses parents, Janette, Jack et Kévin, le prince et le roi avec ses hommes, et Lary qui bondit le dernier en aboyant gaiement. Le tunnel les enveloppa d'une chaleur lumineuse et les projeta doucement de l'autre côté.

Ils se retrouvèrent à l'entrée de la grotte, dans la forêt maudite, sous un ciel étoilé. L'air sentait la résine et la terre froide. Quelque part, une chouette hulula.

Banna regarda autour d'elle — les grands arbres qu'elle connaissait depuis toujours, la rivière qui murmurait au loin, le sentier qui menait à la petite maison de pierre. Tout était à sa place. Et pourtant, tout avait changé.

Elle sentit une main se poser doucement sur son épaule. C'était Landie, sa mère, qui la regardait avec des yeux qui n'en finissaient pas de la découvrir.

— Tu es tellement belle, dit-elle tout bas.

— C'est toi qui me l'as dit pour la première fois, répondit Banna en souriant. Enfin, presque.

Elles marchèrent ensemble vers la maison, dans la nuit tiède, éclairées par les étoiles et par les cheveux multicolores de Banna qui brillaient doucement dans l'obscurité — comme ils l'avaient toujours fait, comme un arc-en-ciel qui attendait patiemment que vienne le beau temps.

Dans les jours qui suivirent, chacun prit le chemin de son avenir.

Le roi Wildon rentra au château et retrouva la reine Clémence, qui pleurait encore dans les bras de sa servante. Il s'agenouilla devant elle — lui, le roi — et lui demanda pardon. Puis il convoqua son peuple sur la place principale et prononça le discours le plus difficile de sa vie : il avoua tout, sans chercher d'excuse, et promit de gouverner désormais avec justice et bienveillance. Les gens l'écoutèrent en silence. Certains pleurèrent. Quelques-uns partirent sans un mot. Mais beaucoup restèrent, et ce fut suffisant pour recommencer.

Bloris et Landie s'installèrent à nouveau dans la petite maison de la forêt. Les premiers jours furent maladroits — seize ans séparent les gens davantage qu'on ne le croit — mais l'amour, lui, n'avait pas oublié. Bloris remit du bois dans la cheminée comme s'il ne l'avait jamais quittée. Landie retrouva sa cuisine, et les oiseaux revinrent se poser à la fenêtre dès le premier matin.

Janette put enfin se reposer. Elle s'installa dans son fauteuil près de la cheminée, un drap de laine sur les genoux, et laissa les autres s'occuper d'elle pour la première fois depuis des années. Elle ne protesta pas. Elle sourit simplement, et ferma les yeux.

Jack rentra chez lui retrouver Josette, qui lui fit une scène mémorable avant de le serrer très fort dans ses bras. Kévin, lui, resta encore un peu. Il y avait quelque chose qu'il devait faire.

Il trouva Banna seule au bord de la rivière, assise sur la berge comme elle aimait le faire, à peigner ses cheveux dans le silence de la forêt. Il s'assit à côté d'elle sans rien dire pendant un long moment.

— Je sais que le prince t'aime, dit-il finalement.

Banna ne répondit pas tout de suite.

— Et toi ? demanda-t-elle doucement.

— Moi, je t'aime depuis que tu avais six ans et que tu pleurais parce que les autres t'appelaient la sorcière. Je t'ai défendue parce que c'était juste, et je t'ai aimée parce que je ne pouvais pas faire autrement.

Il y eut un silence. La rivière coulait entre eux, brillante sous le soleil de l'été.

— Kévin...

— Tu n'as rien à dire maintenant. Je voulais juste que tu le saches.

Il se leva, lui sourit — de ce sourire honnête et simple qu'il avait depuis l'enfance — et repartit vers le village.

Banna le regarda s'éloigner parmi les arbres. Puis elle entendit des sabots sur le chemin. Elle se retourna.

Le prince Wilfrild descendit de cheval et s'avança vers elle. Il n'avait pas l'air d'un prince à cet instant — il avait l'air d'un jeune homme qui avait peur, et qui avançait quand même.

— Je ne suis pas venu en tant que prince, dit-il. Je suis venu en tant que Wilfrild. Celui qui a trouvé un peigne au bord d'une rivière et n'a plus pu penser à autre chose.

Banna se leva et lui fit face.

— Et qu'est-ce que Wilfrild veut ?

— Apprendre à te connaître. Vraiment. Si tu le veux bien.

Elle le regarda longtemps — ses yeux francs, ses mains qui ne savaient pas où se poser, son courage maladroit et sincère. Elle pensa à tout ce qu'elle avait traversé pour en arriver là — la forêt, la grotte, le monde des licornes, Zafira, ses parents retrouvés. Elle pensa que la vie réserve parfois des surprises si grandes qu'on ne peut pas les inventer.

Elle sourit.

— Alors marche avec moi.

Ils s'éloignèrent ensemble le long de la rivière, sous les arbres de la forêt maudite — qui ne l'était plus vraiment depuis ce jour-là.

Et la petite maison dans la forêt, elle, veillait sur tout cela depuis le début. Elle avait vu partir Bloris et Landie par une nuit de décembre. Elle avait vu Janette attendre seule, nuit après nuit, avec son café froid et son drap de laine. Elle avait vu Banna grandir, souffrir, apprendre, aimer. Et maintenant, elle voyait ses fenêtres s'allumer le soir, une par une, comme des étoiles qui se réveillent — et de la lumière, enfin, en sortait de partout.

FIN

Le Secret de la Petite Maison dans la Forêt est un roman fantastique écrit par Mamizora, une histoire envoûtante mêlant magie, courage, amour et mystère.

Dans un village perdu entre les montagnes de France, à une époque où les créatures surnaturelles existent encore, vit Banna — une jeune fille de dix-neuf ans aux longs cheveux multicolores brillants comme un arc-en-ciel. Élevée seule par sa grand-mère Janette depuis la mystérieuse disparition de ses parents dans la forêt maudite, Banna grandit entourée de secrets qu'elle ne comprend pas encore.

Mais lorsque des rêves étranges commencent à la hanter chaque nuit — une lumière venue du fond d'une grotte interdite — elle comprend que son destin est lié à quelque chose de bien plus grand qu'elle ne l'imaginait.

Bientôt poursuivie par le prince Wilfrild, fils d'un roi ensorcelé, Banna et Janette se retrouvent plongées dans un monde secret et merveilleux : le royaume des licornes. Là, elles apprennent que Bloris et Landie, les parents de Banna, sont vivants — prisonniers de Zafira, une licorne noire venue des Enfers, qui sème la malédiction sur les hommes et les royaumes depuis des années.

Pour libérer sa famille, briser le sortilège du roi et sauver deux mondes, Banna devra affronter ses peurs, faire confiance à des inconnus, et accepter le pouvoir extraordinaire qu'elle portait en elle depuis sa naissance.

Un récit initiatique plein de tendresse et d'aventure, porté par des personnages attachants — une grand-mère courageuse, un prince au grand cœur, un amour d'enfance fidèle, et une héroïne qui apprend que la vraie force vient toujours de l'intérieur.